Qui travaille vraiment ? Le manifeste du sociologue Denis Colombi.
Invisibilisation du travail et crise du sens
Tout le monde croit savoir ce qu’est le travail.
Pourtant, dès que l’on tente de le définir précisément, quelque chose se dérobe.
Est-ce travailler que :
enchaîner des réunions toute la journée ?
s’occuper d’enfants ou de parents dépendants ?
préparer des commandes chez Amazon à cadence imposée ?
se lever à 3h du matin pour approvisionner Rungis ?
soigner, écouter, soutenir, maintenir, réparer ?
Cette difficulté à dire ce qui relève du travail — et ce qui n’en relèverait pas — n’est pas anodine.
Elle est au cœur de l’analyse du sociologue Denis Colombi, auteur de Qui travaille vraiment.
👉 Sa thèse est simple et dérangeante :
le travail est de plus en plus invisibilisé, y compris lorsqu’il est rémunéré, et cette invisibilisation le vide de son sens tout en facilitant son exploitation.
Le travail n’a jamais été une réalité neutre
Denis Colombi montre que le travail n’est pas une évidence universelle.
Il est socialement défini, hiérarchisé, valorisé — ou non.
Il ne signifie pas la même chose :
pour les femmes et pour les hommes
pour les jeunes et les plus âgés
pour les ouvriers et les CSP+
pour les métiers du care et ceux de la finance
Ce constat fait écho à une analyse plus ancienne de Hannah Arendt, qui distinguait déjà le travail nécessaire à la survie, de l’œuvre et de l’action, et montrait comment certaines activités, pourtant essentielles, sont historiquement dévalorisées.
« Ce que nous appelons travail est devenu le principal moyen de définir l’identité sociale. »
— Hannah Arendt
Mais toutes les formes de travail ne donnent pas le même statut, ni la même reconnaissance.
Invisibiliser le travail, c’est préparer son exploitation
“L’invisibilisation du travail permet l’exploitation des travailleurs. »
Pour le sociologue, l’invisibilisation n’est pas un oubli : c’est un mécanisme politique et social.
Un travail que l’on ne voit pas :
peut être mal payé
sous-payé
ou pas payé du tout
Bénévolat structurel, travail domestique, heures supplémentaires non rémunérées, “efforts exceptionnels” devenus la norme : le travail gratuit est l’une des formes les plus répandues de cette invisibilisation.
L’actualité récente en est une illustration frappante :
le vote de sept heures de travail supplémentaires non rémunérées pour financer la Sécurité sociale montre à quel point le travail peut être présenté comme allant de soi… donc comme n’ayant pas besoin d’être reconnu.
Tous ne travaillent pas “vraiment”… du moins dans l’imaginaire collectif
Autre point essentiel mis en lumière par Colombi : chacun a tendance à penser qu’il travaille “vraiment”, contrairement aux autres.
Les cadres soupçonnent les “assistés”.
Les ouvriers dénoncent les “métiers de bureau”.
Les indépendants envient la sécurité des salariés.
Les salariés jalousent la liberté supposée des indépendants.
Cette fragmentation empêche toute réflexion collective sur :
l’utilité réelle des métiers
les conditions concrètes de travail
la pénibilité
la répartition des richesses produites
Comme l’écrivait déjà Pierre Bourdieu :
« La violence symbolique est une violence douce, invisible, insensible pour ses victimes mêmes. »
L’invisibilisation du travail est précisément une forme de cette violence.
Le danger : une société qui ne voit plus ceux qui la font tenir
Le risque est majeur.
Une société qui ne reconnaît pas le travail réel :
fragilise ceux qui produisent, soignent, entretiennent
dévalorise les métiers essentiels
creuse les inégalités
et alimente un profond sentiment d’injustice et de perte de sens
À terme, ce n’est pas seulement le travail qui se vide de son sens, c’est le lien social lui-même.
Comme le rappelait Simone Weil : « Le travail est un besoin de l’âme humaine. »
Lorsqu’il est nié, invisibilisé ou vidé de sa valeur, ce sont les personnes elles-mêmes qui se sentent niées.
Écrire sa propre définition du travail
C’est à cet endroit précis que mon accompagnement s’inscrit.
Beaucoup de personnes que j’accompagne travaillent.
Parfois beaucoup.
Parfois dans des postes reconnus, bien rémunérés, socialement valorisés.
Et pourtant, quelque chose ne tient plus.
Non pas parce qu’elles ne travaillent pas assez, mais parce que leur travail ne correspond plus à ce qu’elles estiment juste, vivable et épanouissant pour elles.
Je ne propose pas une définition universelle du travail.
👉 Je propose d’écrire la sienne.
À une condition essentielle : que le travail ne soit pas seulement une source de revenus ou de statut, mais une source d’épanouissement réel, au sens profond du terme.
Un travail qui :
respecte le corps
fait sens intérieurement
permet de contribuer au monde sans s’y dissoudre
Redonner une place juste au travail commence souvent par là : reprendre le pouvoir de dire ce que travailler veut dire pour soi.